Petit Loup ne ressemblait à aucun autre animal de l’école de la forêt. Il était introverti et peu bavard. Il s’asseyait souvent en silence et observait le monde d’une manière que les autres ne comprenaient pas. Les bruits trop forts le dérangeaient et il n’aimait pas les contacts soudains. Quand ses camarades parlaient tous en même temps, il fermait les yeux, posait ses pattes sur ses oreilles et murmurait des chansons pour se calmer.
Un jour, alors que les autres animaux jouaient à la poursuite autour des chênes, Loup s’assit à l’écart, près d’un petit étang, les yeux fixés sur le ciel.
Renard l’aperçut au loin et s’arrêta de courir. Essoufflée, elle le regarda attentivement. Non, il ne contemplait pas seulement les nuages… Il semblait voir quelque chose d’invisible pour les autres. Elle s’approcha doucement et s’assit à côté de lui.
— Que vois-tu ? demanda-t-elle avec hésitation.
— Le voyage d’une goutte, répondit-il sans détourner les yeux. Elle est montée du lac, a traversé les feuilles, puis encore plus haut. Maintenant, elle se rassemble avec les autres… et elles deviendront un nuage !
Renard leva les yeux vers le ciel. Elle ne voyait que le nuage. Mais en l’écoutant, elle sourit. Pour la première fois, elle imagina la goutte.
— Les gouttes voyagent ? Mais… comment ? demanda Renard, intriguée.
— Je pense en images…, chanta-t-il doucement.
La plupart des animaux les observaient avec étonnement.
— Loup est bizarre, hein ? murmura Chauve-souris.
— Ce n’est pas un loup comme les autres, approuva Ours.
— Il ne sait même pas jouer, ajouta Castor.
— Il n’a pas sa place, conclut Aigle avec assurance.
Loup entendait certains de ces mots. Et même ceux qu’il n’entendait pas, il les ressentait. Il aurait voulu parler, mais les mots restaient coincés. Alors il se repliait sur lui-même.
Un jour, Madame Chouette, la maîtresse de l’école de la forêt, rassembla tous les animaux dans la grande clairière. Du haut d’une branche, avec ses lunettes rondes et sa voix assurée, elle annonça :
— Le grand concours de la sagesse aura lieu dans trois jours ! Chaque équipe devra accomplir trois épreuves. L’équipe gagnante recevra la Grenade de la Grande Sagesse !
Les animaux commencèrent à se regrouper. Mais personne n’osa inviter Loup à se joindre à eux.
— Il préfère peut-être rester seul…, pensa Lapin.
Assis sous son marronnier préféré, Loup traçait une grenade dans la terre et la regardait. Il avait tellement envie de participer. Pas pour gagner. Simplement pour faire partie de l’aventure.
C’est alors que Renard s’approcha de lui avec courage :
— Bonjour, Loup ! Tu veux rejoindre mon équipe ?
— Moi ? demanda-t-il timidement en baissant les yeux.
— Eh bien… j’ai du mal à me concentrer, mais je suis vive et attentive. Et toi, tu as une façon de penser unique ! Ça peut nous aider ! répondit Renard.
Les yeux de Loup s’illuminèrent et un léger sourire apparut sur son visage. Il le savait déjà, mais c’était la première fois qu’un camarade appréciait sa manière de voir le monde.
— En vérité, nous avons tous quelque chose d’unique. Et c’est une force ! dit Lapin. Sans aucun doute, il n’y a pas de pattes plus rapides que les miennes… Mais toi, Tortue, tu apprends à ton rythme, tu as de la patience, de la persévérance et de la méthode.
— Moi, je découvre le monde grâce aux sons, aux odeurs et à mon sens du toucher, dit Taupe avec assurance.
Et c’est ainsi que Loup, Renard, Lapin, Tortue et Taupe décidèrent d’unir leurs forces et de former l’équipe « Tous uniques ».
Aigle, Ours, Cerf, Chauve-souris et Castor formèrent une « équipe géniale ». Aigle, le meneur, voulait être le premier en tout. Ours, l’organisateur, pensait que la discipline et un emploi du temps étaient essentiels pour réussir. Cerf, rapide et courtois, évitait les conflits et aimait l’harmonie. Castor, avec ses dents solides et ses pattes habiles, pouvait tout réparer. Chauve-souris, intuitive, savait aider l’équipe à réfléchir autrement.
Le jour de la compétition arriva.
Le premier défi était le labyrinthe. La règle est simple : ils doivent trouver la sortie sans utiliser leur vue.
— Heureusement qu’il n’y a pas de tortue dans notre équipe ! Nous serions bien trop lents si nous devions l’attendre. Nous trouverons la sortie en un temps record ! murmura Aigle d’un air conspirateur.
— Je ne sais pas comment ils vont s’en sortir, ajouta Ours.
— Mais ce sera amusant de les voir se chamailler, dit Castor en riant.
Les équipes s’alignèrent à l’entrée du labyrinthe. L’air était chargé d’impatience. Et ainsi commença le défi.
Taupe prit la direction de l’équipe « Tous uniques ». Elle ne voyait rien, mais elle entendait et ressentait tout : le ruissellement de l’eau, la caresse du vent sur son visage, les sons qui changeaient selon les obstacles, le bruit des pas de chaque animal…
— Par ici ! Je sens le vent dans ce passage !
Renard, toujours en mouvement, allait et venait pour vérifier l’itinéraire.
— Taupe a raison… À huit pas d’ici, il y a une ouverture sur la droite.
Leurs indications se transformaient en images dans l’esprit de Loup qui, avec son bâton, dessinait sur le sol une carte tactile du chemin.
— Si vous vous perdez, suivez mes marques, leur dit-il.
— Je veux bien rester en dernier pour veiller à ce que personne ne soit laissé derrière. Nous devrions avancer tous ensemble, proposa Tortue.
— Je reste avec toi, comme ça tu ne seras pas la dernière, dit Lapin.
Ils avançaient lentement et avaient pris du retard, mais leur progression était régulière.
L’ « équipe géniale » entra dans le labyrinthe en courant et en se criant des instructions. Ils finirent par s’embrouiller.
— Nous devons utiliser nos autres sens pour trouver le bon chemin, suggéra Ours.
— Perte de temps… J’ai survolé le labyrinthe plusieurs fois… Le plan est dans ma tête… Suivez-moi ! Je suis le seul à pouvoir nous conduire directement à la sortie ! dit Aigle d’un ton assuré.
Le groupe le suivit. Ils s’approchèrent rapidement de la sortie, mais se heurtèrent à un mur d’arbustes impénétrable qui leur barrait le passage.
— Ça paraissait plus facile vu d’en haut, admit Aigle.
— Je le savais… Maintenant, il faut faire demi-tour ! gronda Ours.
— On ne sait même pas où est l’arrière ! s’exclama Castor.
— Calmons-nous un instant, proposa Cerf.
— Attendez… ma voix résonne ici… Suivons l’écho, suggéra Chauve-Souris.
— Par ici ! Dépêchez-vous ! Nous devons arriver les premiers ! ordonna Aigle.
Ils finirent par arriver devant une ouverture avec trois chemins.
— On devrait… se séparer pour aller plus vite ? suggéra Castor.
— Pas question que je m’aventure là-dedans pour rien ! cria Aigle en battant des ailes, excédé. Finissons-en… Allons à droite !
— J’entends des pas du côté opposé. Ce sont les autres… Ils approchent ! Il faut aller à gauche, affirma Ours.
— Nous devons décider ensemble, dit calmement Cerf.
— Et la mienne est la bonne, persista Aigle.
— Le chemin silencieux cache un piège, l’avertit Chauve-Souris.
Un silence s’installa… Puis Aigle finit par céder et fit confiance à Chauve-Souris et à Ours.
— Très bien, allons à gauche.
Après trois détours, le groupe atteignit enfin la sortie. Mais à leur grande surprise, Tous uniques les y attendait déjà. Ils étaient sortis du labyrinthe… les premiers !
— Je ne pensais pas que vous y arriveriez. Vous avez eu de la chance, dit Aigle.
— Nous étions unis, corrigea Tortue.
Pour le deuxième défi, Madame Chouette leur donna une énigme :
— Vous avez trois récipients : un de 5 litres, un de 3 litres et un de 8 litres. Comment allez-vous mesurer exactement 4 litres d’eau ?
Pendant un moment, Loup resta silencieux. On le voyait tourner autour des récipients, les examiner de biais et marmonner.
— Il faut lui laisser le temps…, chuchota Tortue aux autres.
Soudain, Loup dit :
— D’abord, on remplit le récipient de 5 litres. On verse 3 litres dans le petit, il en reste donc 2. On vide le récipient de 3 litres et on le remplit avec les 2 litres restants.
La pensée de Loup prit aussitôt forme dans l’esprit de Taupe, qui compléta :
— Ensuite, on remplit de nouveau le récipient de 5 litres et on le vide dans celui de 3 litres jusqu’à ce qu’il soit plein.
— Il reste donc 1 litre… calcula rapidement Lapin.
Renard, qui n’avait cessé d’aller et venir entre les deux récipients, poussa un cri de triomphe :
— À la fin, il restera exactement 4 litres dans le récipient de 5 litres !
C’était juste.
L’équipe avait encore réussi, et tout le monde regarda Loup avec admiration. L’idée avait germé dans son esprit.
Les membres de l’autre équipe s’étonnaient :
— Comment as-tu trouvé ça ?
— Je regardais l’eau bouger dans les récipients, répondit humblement Loup.
— Son esprit fonctionne avec des images ! ajouta Renard.
— Mon cerveau travaille avec des chiffres… Et ça, c’est des maths… Laissez-moi faire ! s’écria triomphalement Aigle.
— Mais il nous faut un plan… Écrivons au moins les étapes qu’on va suivre, dit Ours.
— On a besoin d’action, pas de réflexion, protesta Castor.
— Si on le fait correctement, on le sentira. L’eau s’arrêtera au bon moment, dit Chauve-Souris.
— Toutes les opinions comptent, dit calmement Cerf.
Aigle la regarda en silence. Elle avait raison. Chacun apportait quelque chose d’utile, mais ce n’est qu’ensemble qu’ils pouvaient réussir.
— Ne perdons plus de temps. Peut-être qu’on trouvera la solution au fur et à mesure. Mais… je n’ai aucune idée de comment commencer, avoua-t-il.
— On pourrait commencer par remplir le récipient de 3 litres et le vider dans celui de 5 litres, suggéra Chauve-Souris.
Ours nota et exécuta l’instruction en ajoutant :
— Il reste de la place pour 2 litres dans le récipient de 5 litres.
— Je vais répéter la procédure… Maintenant, le 5 litres est plein et il reste 1 litre dans le 3 litres, annonça Castor.
— Videz le litre restant dans le récipient de 8 litres, remplissez le 3 litres et ajoutez-le… ! dit Aigle, les yeux brillants.
— C’est ça ! 4 litres dans le récipient de 8 litres ! s’écria Cerf avec enthousiasme.
— Tu avais raison, cinq cerveaux valent mieux qu’un, reconnut Aigle.
— Les deux équipes ont terminé la mission ! Nous passons à l’épreuve finale. Il n’y a pas d’énigme ni d’obstacle ici… il n’y a ni bien ni mal, annonça Madame Chouette d’un ton énigmatique, en les conduisant dans une grotte où se trouvait un miroir. Chaque groupe devait se placer devant le miroir et répondre honnêtement : « Que vois-tu quand tu te regardes ? »
— Le miroir de la vérité ! s’écria Lapin. J’ai lu des choses à ce sujet dans le Grand Livre de la Forêt.
— Le miroir de notre vérité, ajouta Renard avec justesse.
Les membres de l’équipe géniale se précipitèrent et se placèrent devant le miroir.
— Je suis fort et organisé, dit Ours.
— Quelle belle et douce biche ! déclara Cerf.
— Un chef est né ! s’écria Aigle.
— Le meilleur bâtisseur, dit Castor.
— Une force tranquille, affirma Chauve-Souris.
Madame Chouette ne dit rien. Elle se contenta de prendre des notes dans son carnet.
Ensuite, Tous uniques se plaça devant le miroir.
Loup leva les yeux, hésitant :
— Je vois de nouveaux amis.
Renard ajouta :
— Je vois une équipe bâtie sur la confiance dans l’unicité.
Tortue dit :
— Des mots que je ne peux ni lire, ni écrire, ni épeler… difficiles à expliquer ou même à comprendre… Aujourd’hui, je les ai ressentis !
Taupe sourit :
— Je ne vois pas, mais je sens. Et je sens que j’ai trouvé ma place.
Madame Chouette referma son carnet, sourit avec satisfaction et annonça :
— La Grenade de la Sagesse est décernée à Tous uniques ! Vous n’avez pas gagné parce que vous aviez toujours raison. Vous avez gagné parce que vous avez accepté la façon de penser de l’autre. Vous n’avez pas essayé de changer les autres pour qu’ils s’adaptent à vous. Vous avez créé de l’espace pour que chacun puisse trouver sa place !
La forêt resta silencieuse un moment, puis les applaudissements éclatèrent.
Aigle baissa le regard.
— Je n’aime pas perdre… Je pensais que voler seul me permettrait d’arriver le premier. Mais en réalité, quand on vole ensemble, on va plus loin.
— J’ai réfléchi à toutes les solutions possibles, mais je n’ai pas pensé que la façon de penser de chacun est unique — et donc précieuse, admit Ours.
— Vous m’avez montré comment construire sur les idées des autres. Cela a de la force, ajouta Castor.
— Je n’ai pas eu la patience de vous comprendre. Vous êtes formidables ! dit Cerf avec admiration.
— Uniques, confirma Chauve-Souris.
— Nous sommes TOUS UNIQUES, conclut Madame Chouette.
Et notre singularité n’est pas un problème à résoudre. C’est une solution à découvrir.