{"id":2625,"date":"2026-02-03T10:23:25","date_gmt":"2026-02-03T10:23:25","guid":{"rendered":"https:\/\/psytales.eu\/?post_type=tale&#038;p=2625"},"modified":"2026-02-16T15:09:43","modified_gmt":"2026-02-16T15:09:43","slug":"les-bottes-pres-du-fauteuil","status":"publish","type":"tale","link":"https:\/\/psytales.eu\/fr\/tale\/les-bottes-pres-du-fauteuil\/","title":{"rendered":"Les Bottes pr\u00e8s du fauteuil"},"content":{"rendered":"\n<p>Mon p\u00e8re \u00e9tait agriculteur. Je dis \u00ab&nbsp;\u00e9tait&nbsp;\u00bb parce qu\u2019il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Voici mon histoire \u00e0 son sujet. Je voudrais vous parler un peu de qui il \u00e9tait et pourquoi il me manque, car me souvenir de lui m\u2019aide \u00e0 me sentir proche de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re portait toujours ses bottes en caoutchouc noires et brillantes. Ce n\u2019\u00e9taient pas de simples bottes, elles faisaient partie de lui. Il les mettait partout&nbsp;: dans les champs, dans la cour, m\u00eame \u00e0 la maison (ce qui ne nous plaisait pas toujours&nbsp;!). Quand j\u2019\u00e9tais petit, je r\u00eavais d\u2019avoir des bottes comme les siennes, et un jour, il m\u2019a achet\u00e9 ma propre paire, bleu vif. Papa disait souvent qu\u2019un jour, quand je serais assez grand, j\u2019aurais des bottes noires et brillantes comme les siennes. Je n\u2019\u00e9tais pas s\u00fbr d\u2019y croire. Ses bottes semblaient n\u2019appartenir qu\u2019\u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n<p>On entendait toujours papa avant de le voir. Ses bottes faisaient squelch, squelch, squelch dans la boue et les flaques, toujours le m\u00eame bruit. Chaque fois que je l\u2019entendais revenir de la ferme, je courais \u00e0 sa rencontre, essayant de faire claquer mes bottes bleues comme les siennes. Parfois, ses bottes \u00e9taient couvertes de boue collante et brune&nbsp;; d\u2019autres fois, elles brillaient comme des \u00e9toiles apr\u00e8s la pluie. Les jours secs, elles rentraient recouvertes d\u2019une cro\u00fbte de poussi\u00e8re jaune qui s\u2019effritait sur le carrelage de la cuisine (et \u00e7a non plus, on n\u2019aimait pas beaucoup&nbsp;!).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais un jour, papa n\u2019est pas rentr\u00e9. Nous savions qu\u2019il \u00e9tait malade, nous savions, au fond, que ce jour arriverait. Mais quand il est arriv\u00e9, c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame si difficile \u00e0 comprendre. Si difficile \u00e0 croire. Maman m\u2019a fait asseoir, le regard plus triste que jamais. Elle m\u2019a dit que papa \u00e9tait mort. J\u2019avais tant de questions qui tourbillonnaient dans ma t\u00eate, mais je ne savais pas comment les poser. Je ne voulais pas rendre maman encore plus triste. Alors j\u2019ai tout gard\u00e9 pour moi. Mes questions. Mes sentiments. Comme si je les enfermais dans une bouteille de boisson gazeuse, en vissant le bouchon si fort que rien ne pouvait sortir. Au d\u00e9but, \u00e7a paraissait plus facile, plus calme. Mais on sait tous que quand on refoule ses \u00e9motions, la pression monte, monte\u2026 jusqu\u2019au moment o\u00f9 elle n\u2019a plus d\u2019issue. Et alors\u2026 \u00e7a EXPLOSE.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qui m\u2019est arriv\u00e9. J\u2019ai EXPLOS\u00c9. Tous ces sentiments retenus sont sortis d\u2019un coup, br\u00fblants, d\u00e9sordonn\u00e9s, bruyants. J\u2019ai cri\u00e9. J\u2019ai pleur\u00e9. J\u2019ai claqu\u00e9 ma porte. \u00c7a m\u2019a fait peur. Mais \u00e7a m\u2019a aussi soulag\u00e9, un peu. J\u2019ai compris que parler de ce que je ressens, c\u2019est comme desserrer le bouchon de cette bouteille&nbsp;: \u00e7a laisse \u00e9chapper la pression, petit \u00e0 petit.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour o\u00f9 j\u2019ai appris la mort de papa, je me suis pr\u00e9cipit\u00e9 dehors, dans la cour. M\u00eame si je savais ce que maman m\u2019avait dit, qu\u2019il \u00e9tait mort, une partie de moi s\u2019attendait encore \u00e0 entendre le bruit de ses bottes, \u00e0 le voir passer le portail. J\u2019ai fouill\u00e9 toute la ferme&nbsp;: la cour, la porcherie, le poulailler, m\u00eame les champs au loin. Mais nulle trace de lui. Puis j\u2019ai eu une id\u00e9e&nbsp;: si je trouvais ses bottes, peut-\u00eatre que je pourrais retrouver papa aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis rentr\u00e9 en courant, passant devant la balan\u00e7oire en pneu, les flaques boueuses, le portail grin\u00e7ant. Et elles \u00e9taient l\u00e0. Dans la cuisine. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 du fauteuil bleu de papa. Ses bottes noires et brillantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Immobiles. Silencieuses. Vides. Comme l\u2019espace qu\u2019il avait laiss\u00e9 derri\u00e8re lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Papa n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 faire des v\u0153ux. Dans la voiture. \u00c0 l\u2019\u00e9cole. Quand personne ne regardait. En me brossant les dents. M\u00eame dans mes r\u00eaves. Mais peu importe combien j\u2019en faisais, papa ne revenait pas. Ses bottes restaient l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du fauteuil bleu, couvertes de poussi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec le temps, les v\u0153ux se sont espac\u00e9s. Et d\u2019autres sentiments ont pris la place.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 ressentir de la col\u00e8re. De la col\u00e8re contre mes amis. Contre maman. M\u00eame contre les poules.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout me semblait injuste. Je me sentais diff\u00e9rent. Comme si les gens me regardaient d\u2019une fa\u00e7on que je n\u2019aimais pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019essayais de jouer, je m\u2019\u00e9nervais et je criais. Je me faisais gronder. \u00c7a me rendait encore plus furieux. Et \u00e7a rendait maman triste. Ce qui me rendait triste \u00e0 mon tour. Alors, petit \u00e0 petit, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai arr\u00eat\u00e9 d\u2019\u00eatre en col\u00e8re. J\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de jouer. J\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de parler. J\u2019ai juste\u2026 arr\u00eat\u00e9. Je ne savais pas comment \u00eatre moi sans papa. Tout ce qui me rendait heureux avant me paraissait d\u00e9sormais\u2026 triste. Je me sentais comme mes bottes bleues&nbsp;: comme si leur couleur avait disparu, et qu\u2019elle ne reviendrait jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019ai compris que mes v\u0153ux ne marchaient pas, j\u2019ai eu une autre id\u00e9e. Peut-\u00eatre que si j\u2019\u00e9tais sage\u2026 tellement sage que papa pourrait me voir, o\u00f9 qu\u2019il soit\u2026 peut-\u00eatre qu\u2019il reviendrait&nbsp;? Alors j\u2019ai essay\u00e9. J\u2019\u00e9tais gentil \u00e0 l\u2019\u00e9cole. J\u2019aidais maman avec les animaux. Je faisais mes devoirs sans attendre qu\u2019on me le demande. Et aider les autres me faisait du bien, c\u2019\u00e9tait quelque chose que je pouvais contr\u00f4ler. Mais papa ne revenait toujours pas. Je savais qu\u2019il ne reviendrait pas, mais au moins, \u00e7a valait la peine d\u2019essayer.<\/p>\n\n\n\n<p>Un soir, j\u2019ai pos\u00e9 \u00e0 maman la question que je gardais en moi depuis longtemps, celle qui me faisait le plus peur&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Et si on l\u2019oubliait&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle m\u2019a regard\u00e9 longuement. Ses bottes \u00e9taient toujours l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du fauteuil, ternies et couvertes de poussi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 On n\u2019oublie pas ceux qu\u2019on aime, a dit maman. Mais parfois, il faut trouver des moyens de se souvenir d\u2019eux expr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette nuit-l\u00e0, blottis dans le fauteuil bleu de papa, nous avons commenc\u00e9 \u00e0 chercher des fa\u00e7ons de nous souvenir de lui. Ensemble, nous avons \u00e9crit une liste&nbsp;: Pour se souvenir de papa.<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>Cr\u00e9er un livre de souvenirs avec de vieilles photos<\/li>\n\n\n\n<li>Remplir une bo\u00eete avec ses objets pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s<\/li>\n\n\n\n<li>Planter un arbre pour lui, quelque chose de solide qui grandira avec nous<\/li>\n\n\n\n<li>Tenir un \u00ab&nbsp;journal de papa&nbsp;\u00bb pour lui \u00e9crire quand j\u2019ai envie de lui parler<\/li>\n\n\n\n<li>Faire une playlist de chansons qui me rappellent lui<\/li>\n\n\n\n<li>Porter un de ses v\u00eatements quand il me manque, comme un pull ou un chapeau<\/li>\n\n\n\n<li>Cr\u00e9er une \u00ab&nbsp;journ\u00e9e papa&nbsp;\u00bb chaque ann\u00e9e, pour faire quelque chose qu\u2019il aimait<\/li>\n\n\n\n<li>Presser une fleur ou une feuille d\u2019un endroit o\u00f9 nous allions ensemble et la garder dans un livre sp\u00e9cial<\/li>\n\n\n\n<li>Dessiner ou peindre des endroits o\u00f9 nous sommes all\u00e9s<\/li>\n\n\n\n<li>Parler de lui. Souvent. Dire son nom \u00e0 voix haute.<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<p>J\u2019ai regard\u00e9 la liste. Puis j\u2019ai regard\u00e9 les bottes. Je les ai d\u00e9licatement d\u00e9poussi\u00e9r\u00e9es. Elles n\u2019\u00e9taient plus brillantes, mais elles sentaient encore la ferme, les champs, le foin chaud. Elles ne bougeaient pas. Mais debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elles, j\u2019ai senti qu\u2019il n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas compl\u00e8tement parti. Elles gardaient des souvenirs. Elles gardaient des histoires. Elles gardaient l\u2019\u00e9cho de ses pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis assis un moment dans son fauteuil bleu. C\u2019\u00e9tait calme, mais pas vide. Puis maman et moi sommes sortis dans le jardin. Nous avons choisi un coin ensoleill\u00e9, o\u00f9 la terre \u00e9tait pr\u00eate. L\u00e0, nous avons plant\u00e9 un arbre. Fort. Plein d\u2019espoir. En pleine croissance. Ses feuilles vert vif dansaient dans la brise, comme papa autrefois, quand il chantait des chansons idiotes dans la cuisine, la boue tombant de ses bottes \u00e0 chaque tourbillon.<\/p>\n\n\n\n<p>Et maintenant, chaque fois que je vois cet arbre, je pense \u00e0 lui. Je me souviens du bruit de ses bottes, de la boue sur le carrelage, de ses chansons. Je me souviens de ce que je ressentais en courant \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s dans mes bottes bleues, essayant de le suivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et d\u2019une certaine fa\u00e7on, me souvenir de lui, vraiment me souvenir, m\u2019aide.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon p\u00e8re \u00e9tait agriculteur. Je dis \u00ab&nbsp;\u00e9tait&nbsp;\u00bb parce qu\u2019il est d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Voici mon histoire \u00e0 son sujet. Je voudrais vous parler un peu de qui il \u00e9tait et pourquoi il me manque, car me souvenir de lui m\u2019aide \u00e0 me sentir proche de lui. 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